Babil et fumée

mardi 5 mai 2009

Le corps humain pourrait bien n’être qu’une apparence. Il cache notre réalité. Il s’épaissit sur notre lumière ou sur notre ombre. La réalité c’est l’âme. À parler absolument, notre visage est un masque. Le vrai homme, c’est ce qui est sous l’homme. Si l’on apercevait cet homme-là, tapi ou abrité derrière cette illusion qu’on nomme la chair, on aurait plus d’une surprise. L’erreur commune, c’est de prendre l’être extérieur pour l’être réel. Telle fille, par exemple, si on la voyait ce qu’elle est, apparaîtrait oiseau.

Un oiseau qui a la forme d’une fille, quoi de plus exquis ! Figurez-vous que vous l’avez chez vous. Ce sera Déruchette. Le délicieux être ! On serait tenté de lui dire : Bonjour, mademoiselle la bergeronnette. On ne voit pas les ailes, mais on entend le gazouillement.

Par instants, elle chante. Par le babil, c’est au-dessous de l’homme ; par le chant, c’est au-dessus. Il y a le mystère dans ce chant ; une vierge est une enveloppe d’ange. Quand la femme se fait, l’ange s’en va ; mais plus tard, il revient, apportant une petite âme à la mère.

En attendant la vie, celle qui sera mère un jour est très longtemps un enfant, la petite fille persiste dans la jeune fille, et c’est une fauvette. On pense en la voyant : qu’elle est aimable de ne pas s’envoler ! Le doux être familier prend ses aises dans la maison, de branche en branche, c’est-à-dire de chambre en chambre, entre, sort, s’approche, s’éloigne, lisse ses plumes ou peigne ses cheveux, fait toutes sortes de petits bruits délicats, murmure on ne sait quoi d’ineffable à vos oreilles. Il questionne, on lui répond ; on l’interroge, il gazouille.

On jase avec lui. Jaser, cela délasse de parler. Cet être a du ciel en lui. C’est une pensée bleue mêlée à votre pensée noire. Vous lui savez gré d’être si léger, si fuyant, si échappant, si peu saisissable, et d’avoir la bonté de ne pas être invisible, lui qui pourrait, ce semble, être impalpable. Ici-bas, le joli, c’est le nécessaire. Il y a sur la terre peu de fonctions plus importantes que celle-ci : être charmant. La forêt serait au désespoir sans le colibri. Dégager de la joie, rayonner du bonheur, avoir parmi les choses sombres une exsudation de lumière, être la dorure du destin, être l’harmonie, être la grâce, être la gentillesse, c’est vous rendre service. La beauté me fait du bien en étant belle.

Telle créature a cette féerie d’être pour tout ce qui l’entoure un enchantement ; quelquefois elle n’en sait rien elle-même, ce n’en est que plus souverain ; sa présence éclaire, son approche réchauffe ; elle passe, on est content, elle s’arrête, on est heureux ; la regarder, c’est vivre ; elle est de l’aurore ayant la figure humaine ; elle ne fait pas autre chose que d’être là, cela suffit, elle édénise la maison, il lui sort par tous les pores un paradis ; cette extase, elle la distribue à tous sans se donner d’autre peine que de respirer à côté d’eux. Avoir un sourire qui, on ne sait comment, diminue le poids de la chaîne énorme traînée en commun par tous les vivants, que voulez-vous que je vous dise, c’est divin. Ce sourire, Déruchette l’avait. Disons plus, Déruchette était ce sourire. Il y a quelque chose qui nous ressemble plus que notre visage, c’est notre physionomie ; et il y a quelque chose qui nous ressemble plus que notre physionomie, c’est notre sourire.

Déruchette souriant, c’était Déruchette.

C’est un sang particulièrement attrayant que celui de Jersey et de Guernesey. Les femmes, les filles surtout, sont d’une beauté fleurie et candide. C’est la blancheur saxonne et la fraîcheur normande combinées. Des joues roses et des regards bleus. Il manque à ces regards l’étoile. L’éducation anglaise les amortit. Ces yeux limpides seront irrésistibles le jour où la profondeur parisienne y apparaîtra. Paris, heureusement, n’a pas encore fait son entrée dans les anglaises. Déruchette n’était pas une parisienne, mais n’était pas non plus une guernesiaise. Elle était née à Saint-Pierre-Port, mais mess Lethierry l’avait élevée. Il l’avait élevée pour être mignonne ; elle l’était.

Déruchette avait le regard indolent, et agressif sans le savoir. Elle ne connaissait peut-être pas le sens du mot amour, et elle rendait volontiers les gens amoureux d’elle. Mais sans mauvaise intention. Elle ne songeait à aucun mariage. Le vieux gentilhomme émigré qui avait pris racine à Saint-Sampson disait : Cette petite fait de la flirtation à poudre.

Déruchette avait les plus jolies petites mains du monde et des pieds assortis aux mains, quatre pattes de mouche, disait mess Lethierry. Elle avait dans toute sa personne la bonté et la douceur, pour famille et pour richesse mess Lethierry, son oncle, pour travail de se laisser vivre, pour talent quelques chansons, pour science la beauté, pour esprit l’innocence, pour coeur l’ignorance ; elle avait la gracieuse paresse créole, mêlée d’étourderie et de vivacité, la gaieté taquine de l’enfance avec une pente à la mélancolie, des toilettes un peu insulaires, élégantes, mais incorrectes, des chapeaux de fleurs toute l’année, le front naïf, le cou souple et tentant, les cheveux châtains, la peau blanche avec quelques taches de rousseur l’été, la bouche grande et saine, et sur cette bouche l’adorable et dangereuse clarté du sourire.

C’était là Déruchette.

Quelquefois, le soir, après le soleil couché, au moment où la nuit se mêle à la mer, à l’heure où le crépuscule donne une sorte d’épouvante aux vagues, on voyait entrer dans le goulet de Saint-Sampson, sur le soulèvement sinistre des flots, on ne sait quelle masse informe, une silhouette monstrueuse qui sifflait et crachait, une chose horrible qui râlait comme une bête et qui fumait comme un volcan, une espèce d’hydre bavant dans l’écume et traînant un brouillard, et se ruant vers la ville avec un effrayant battement de nageoires et une gueule d’où sortait de la flamme.

C’était Durande.