Histoire éternelle de l’utopie

mardi 5 mai 2009

C’était une prodigieuse nouveauté qu’un bateau à vapeur dans les eaux de la Manche en 182... Toute la côte normande en fut longtemps effarée. Aujourd’hui dix ou douze steamers se croisant en sens inverse sur un horizon de mer ne font lever les yeux à personne ; tout au plus occupent-ils un moment le connaisseur spécial qui distingue à la couleur de leur fumée que celui-ci brûle du charbon de Wales et celui-là du charbon de Newcastle. Ils passent, c’est bien. Wellcome, s’ils arrivent. Bon voyage, s’ils partent.

On était moins calme à l’endroit de ces inventions-là dans le premier quart de ce siècle, et ces mécaniques et leur fumée étaient particulièrement mal vues chez les insulaires de la Manche. Dans cet archipel puritain, où la reine d’Angleterre a été blâmée de violer la Bible [Genèse, chap. III. vers. 16 : Tu enfanteras avec douleur.] en accouchant par le chloroforme, le bateau à vapeur eut pour premier succès d’être baptisé le Bateau-Diable (Devil-Boat). À ces bons pêcheurs d’alors, jadis catholiques, désormais calvinistes, toujours bigots, cela sembla être de l’enfer qui flottait. Un prédicateur local traita cette question : A-t-on le droit de faire travailler ensemble l’eau et le feu que Dieu a séparés ? [Genèse, chap. I, vers. 4.] Cette bête de feu et de fer ne ressemblait-elle pas à Léviathan ? N’était-ce pas refaire, dans la mesure humaine, le chaos ? Ce n’est pas la première fois que l’ascension du progrès est qualifiée retour au chaos.

Idée folle, erreur grossière, absurdité ; tel avait été le verdict de l’académie des sciences consultée, au commencement de ce siècle, sur le bateau à vapeur par

Napoléon ; les pêcheurs de Saint-Sampson sont excusables de n’être, en matière scientifique, qu’au niveau des géomètres de Paris, et, en matière religieuse, une petite île comme Guernesey n’est pas forcée d’avoir plus de lumières qu’un grand continent comme l’Amérique. En 1807, quand le premier bateau de Fulton, patronné par Livingstone, pourvu de la machine de Watt envoyée d’Angleterre, et monté, outre l’équipage, par deux Français seulement, André Michaux et un autre, quand ce premier bateau à vapeur fit son premier voyage de New-York à Albany, le hasard fit que ce fut le 17 août. Sur ce, le méthodisme prit la parole, et dans toutes les chapelles les prédicateurs maudirent cette machine, déclarant que ce nombre dix-sept était le total des dix antennes et des sept têtes de la bête de l’Apocalypse. En Amérique on invoquait contre le navire à vapeur la bête de l’Apocalypse et en Europe la bête de la Genèse. Là était toute la différence.

Les savants avaient rejeté le bateau à vapeur comme impossible ; les prêtres à leur tour le rejetaient comme impie. La science avait condamné, la religion damnait.

Fulton était une variété de Lucifer. Les gens simples des côtes et des campagnes adhéraient à la réprobation par le malaise que leur donnait cette nouveauté. En présence du bateau à vapeur, le point de vue religieux était ceci : - L’eau et le feu sont un divorce. Ce divorce est ordonné de Dieu. On ne doit pas désunir ce que Dieu a uni ; on ne doit pas unir ce qu’il a désuni.

- Le point de vue paysan était ceci : ça me fait peur.

Pour oser à cette époque lointaine une telle entreprise, un bateau à vapeur allant de Guernesey à Saint-Malo, il ne fallait rien moins que mess Lethierry.

Lui seul pouvait la concevoir comme libre penseur, et la réaliser comme hardi marin. Son côté français eut l’idée, son côté anglais l’exécuta.

À quelle occasion ? Disons-le.