La cloche du port (4)

mercredi 6 mai 2009

L’héroïsme à demeurer sur l’épave devenait coquinerie. Clubin du reste s’était trompé d’écueil. L’intention de baraterie admise, on comprenait le choix des Hanois, la côte aisément gagnée à la nage, un séjour dans la maison visionnée en attendant l’occasion de fuir. Le sac-valise, cet en-cas, achevait la démonstration. Par quel lien cette aventure se rattachait-elle à l’autre aventure, celle du garde-côte, on ne le saisissait point. On devinait une corrélation ; rien de plus. On entrevoyait, du côté de cet homme, le garde-marine numéro 619, tout un drame tragique.

Clubin peut-être n’y jouait pas, mais on l’apercevait dans la coulisse.

Tout ne s’expliquait point par la baraterie. Il y avait un revolver sans emploi. Ce revolver était probablement de l’autre affaire.

Le flair du peuple est fin et juste. L’instinct public excelle dans ces restaurations de la vérité faites de pièces et de morceaux. Seulement, dans ces faits d’où se dégageait une baraterie vraisemblable, il y avait de sérieuses incertitudes.

Tout se tenait, tout concordait ; mais la base manquait.

On ne perd pas un navire pour le plaisir de le perdre.

On ne court point tous ces risques de brouillard, d’écueil, de nage, de refuge et de fuite, sans un intérêt.

Quel avait pu être l’intérêt de Clubin ?

On voyait son acte, on ne voyait pas son motif.

De là un doute dans beaucoup d’esprits. Où il n’y a point de motif, il semble qu’il n’y ait plus d’acte.

La lacune était grave.

Cette lacune, la lettre de Rantaine venait la combler.

Cette lettre donnait le motif de Clubin. Soixante-quinze mille francs à voler.

Rantaine était le Dieu dans la machine. Il descendait du nuage une chandelle à la main.

Sa lettre était le coup de clarté final.

Elle expliquait tout, et surabondamment elle annonçait un témoignage, Ahier-Tostevin.

Chose décisive, elle donnait l’emploi du revolver.

Rantaine était incontestablement tout à fait informé. Sa lettre faisait toucher tout du doigt.

Aucune atténuation possible à la scélératesse de Clubin. Il avait prémédité le naufrage, et la preuve, c’était l’en-cas apporté dans la maison visionnée. Et en le supposant innocent, en admettant le naufrage fortuit, n’eût-il pas dû, au dernier moment, décidé à son sacrifice sur l’épave, remettre les soixante-quinze mille francs pour mess Lethierry aux hommes qui se sauvaient dans la chaloupe ? L’évidence éclatait.

Maintenant qu’était devenu Clubin ? Il avait probablement été victime de sa méprise. Il avait sans doute péri dans l’écueil Douvres.

Cet échafaudage de conjectures, très conformes, on le voit, à la réalité, occupa pendant plusieurs jours l’esprit de mess Lethierry. La lettre de Rantaine lui rendit ce service de le forcer à penser. Il eut un premier ébranlement de surprise, puis il fit cet effort de se mettre à réfléchir. Il fit l’autre effort plus difficile encore de s’informer. Il dut accepter et même chercher des conversations. Au bout de huit jours, il était redevenu, jusqu’à un certain point, pratique ; son esprit avait repris de l’adhérence, et était presque guéri. Il était sorti de l’état trouble.

La lettre de Rantaine, en admettant que mess Lethierry eût pu jamais entretenir quelque espoir de remboursement de ce côté-là, fit évanouir sa dernière chance.

Elle ajouta à la catastrophe de la Durande ce nouveau naufrage de soixante-quinze mille francs. Elle le remit en possession de cet argent juste assez pour lui en faire sentir la perte. Cette lettre lui montra le fond de sa ruine.

De là une souffrance nouvelle, et très aiguë, que nous avons indiquée tout à l’heure. Il commença, chose qu’il n’avait point faite depuis deux mois, à se préoccuper de sa maison, de ce qu’elle allait devenir, de ce qu’il faudrait réformer. Petit ennui à mille pointes, presque pire que le désespoir. Subir son malheur par le menu, disputer pied à pied au fait accompli le terrain qu’il vient vous prendre, c’est odieux. Le bloc du malheur s’accepte, non sa poussière.

L’ensemble accablait, le détail torture. Tout à l’heure la catastrophe vous foudroyait, maintenant elle vous chicane.

C’est l’humiliation aggravant l’écrasement. C’est une deuxième annulation s’ajoutant à la première, et laide. On descend d’un degré dans le néant. Après le linceul, c’est le haillon.

Songer à décroître. Il n’est pas de pensée plus triste.

Être ruiné, cela semble simple. Coup violent ; brutalité du sort ; c’est la catastrophe une fois pour toutes. Soit. On l’accepte. Tout est fini. On est ruiné.

C’est bon, on est mort. Point. On est vivant. Dès le lendemain, on s’en aperçoit. À quoi ? À des piqûres d’épingle. Tel passant ne vous salue plus, les factures des marchands pleuvent, voilà un de vos ennemis qui rit. Peut-être rit-il du dernier calembour d’Arnal, mais c’est égal, ce calembour ne lui semble si charmant que parce que vous êtes ruiné. Vous lisez votre amoindrissement même dans les regards indifférents ; les gens qui dînaient chez vous trouvent que c’était trop de trois plats à votre table ; vos défauts sautent aux yeux de tout le monde ; les ingratitudes, n’attendant plus rien, s’affichent ; tous les imbéciles ont prévu ce qui vous arrive ; les méchants vous déchirent, les pires vous plaignent. Et puis cent détails mesquins. La nausée succède aux larmes. Vous buviez du vin, vous boirez du cidre. Deux servantes ! C’est déjà trop d’une. Il faudra congédier celle-ci et surcharger celle-là. Il y a trop de fleurs dans le jardin ; on plantera des pommes de terre. On donnait ses fruits à ses amis, on les fera vendre au marché.