Le monstre (2)

mercredi 6 mai 2009

La nuit, pourtant, et particulièrement dans la saison du rut, elle est phosphorescente. Cette épouvante a ses amours. Elle attend l’hymen. Elle se fait belle, elle s’allume, elle s’illumine, et, du haut de quelque rocher, on peut l’apercevoir au dessous de soi dans les profondes ténèbres épanouie en une irradiation blême, soleil spectre.

La pieuvre nage ; elle marche aussi. Elle est un peu poisson, ce qui ne l’empêche pas d’être un peu reptile.

Elle rampe sur le fond de la mer. En marche elle utilise ses huit pattes. Elle se traîne à la façon de la chenille arpenteuse.

Elle n’a pas d’os, elle n’a pas de sang, elle n’a pas de chair. Elle est flasque. Il n’y a rien dedans. C’est une peau. On peut retourner ses huit tentacules du dedans au dehors comme des doigts de gants.

Elle a un seul orifice, au centre de son rayonnement.

Cet hiatus unique, est-ce l’anus ? est-ce la bouche ?

C’est les deux.

La même ouverture fait les deux fonctions. L’entrée est l’issue.

Toute la bête est froide.

Le carnasse de la Méditerranée est repoussant. C’est un contact odieux que cette gélatine animée qui enveloppe le nageur, où les mains s’enfoncent, où les ongles labourent, qu’on déchire sans la tuer, et qu’on arrache sans l’ôter, espèce d’être coulant et tenace qui vous passe entre les doigts ; mais aucune stupeur n’égale la subite apparition de la pieuvre, Méduse servie par huit serpents.

Pas de saisissement pareil à l’étreinte de ce céphalopode.

C’est la machine pneumatique qui vous attaque.

Vous avez affaire au vide ayant des pattes. Ni coups d’ongles, ni coups de dents ; une scarification indicible.

Une morsure est redoutable ; moins qu’une succion. La griffe n’est rien près de la ventouse. La griffe, c’est la bête qui entre dans votre chair ; la ventouse, c’est vous-même qui entrez dans la bête. Vos muscles s’enflent, vos fibres se tordent, votre peau éclate sous une pesée immonde, votre sang jaillit et se mêle affreusement à la lymphe du mollusque. La bête se superpose à vous par mille bouches infâmes ; l’hydre s’incorpore à l’homme ; l’homme s’amalgame à l’hydre. Vous ne faites qu’un. Ce rêve est sur vous. Le tigre ne peut que vous dévorer ; le poulpe, horreur ! vous aspire. Il vous tire à lui et en lui, et, lié, englué, impuissant, vous vous sentez lentement vidé dans cet épouvantable sac, qui est un monstre.

Au delà du terrible, être mangé vivant, il y a l’inexprimable, être bu vivant.

Ces étranges animaux, la science les rejette d’abord, selon son habitude d’excessive prudence, même vis-à-vis des faits, puis elle se décide à les étudier ; elle les dissèque, elle les classe, elle les catalogue, elle leur met une étiquette ; elle s’en procure des exemplaires ; elle les expose sous verre dans les musées ; ils entrent dans la nomenclature ; elle les qualifie mollusques, invertébrés, rayonnés ; elle constate leurs voisinages :

un peu au-delà les calmars, un peu en deçà les sépiaires ; elle trouve à ces hydres de l’eau salée un analogue dans l’eau douce, l’argyronecte ; elle les divise en grande, moyenne et petite espèce ; elle admet plus aisément la petite espèce que la grande, ce qui est d’ailleurs, dans toutes les régions, la tendance de la science, laquelle est plus volontiers microscopique que télescopique ; elle regarde leur construction et les appelle céphalopodes, elle compte leurs antennes et les appelle octopèdes. Cela fait, elle les laisse là. Où la science les lâche, la philosophie les reprend.

La philosophie étudie à son tour ces êtres. Elle va moins loin et plus loin que la science. Elle ne les dissèque pas, elle les médite. Où le scalpel a travaillé, elle plonge l’hypothèse. Elle cherche la cause finale.

Profond tourment du penseur. Ces créatures l’inquiètent presque sur le créateur. Elles sont les surprises hideuses. Elles sont les trouble-fête du contemplateur. Il les constate éperdu. Elles sont les formes voulues du mal. Que devenir devant ces blasphèmes de la création contre elle-même ? À qui s’en prendre ?

Le Possible est une matrice formidable. Le mystère se concrète en monstres. Des morceaux d’ombre sortent de ce bloc, l’immanence, se déchirent, se détachent, roulent, flottent, se condensent, font des emprunts à la noirceur ambiante, subissent des polarisations inconnues, prennent vie, se composent on ne sait quelle forme avec l’obscurité et on ne sait quelle âme avec le miasme, et s’en vont, larves, à travers la vitalité. C’est quelque chose comme les ténèbres faites bêtes. À quoi bon ? à quoi cela sert-il ? Rechute de la question éternelle.

Ces animaux sont fantômes autant que monstres. Ils sont prouvés et improbables. Être est leur fait, ne pas être serait leur droit. Ils sont les amphibies de la mort.

Leur invraisemblance complique leur existence. Ils touchent la frontière humaine et peuplent la limite chimérique. Vous niez le vampire, la pieuvre apparaît.

Leur fourmillement est une certitude qui déconcerte notre assurance. L’optimisme, qui est le vrai pourtant, perd presque contenance devant eux. Ils sont l’extrémité visible des cercles noirs. Ils marquent la transition de notre réalité à une autre. Ils semblent appartenir à ce commencement d’êtres terribles que le songeur entrevoit confusément par le soupirail de la nuit.

Ces prolongements de monstres, dans l’invisible d’abord, dans le possible ensuite, ont été soupçonnés, aperçus peut-être, par l’extase sévère et par l’oeil fixe des mages et des philosophes. De là la conjecture d’un enfer. Le démon est le tigre de l’invisible. La bête fauve des âmes a été dénoncée au genre humain par deux visionnaires, l’un qui s’appelle Jean, l’autre qui s’appelle Dante.

Si en effet les cercles de l’ombre continuent indéfiniment, si après un anneau il y en a un autre, si cette aggravation persiste en progression illimitée, si cette chaîne, dont pour notre part nous sommes résolu à douter, existe, il est certain que la pieuvre à une extrémité prouve Satan à l’autre.

Il est certain que le méchant à un bout prouve à l’autre bout la méchanceté.

Toute bête mauvaise, comme toute intelligence perverse, est sphinx.

Sphinx terrible proposant l’énigme terrible.

L’énigme du mal.

C’est cette perfection du mal qui a fait pencher parfois de grands esprits vers la croyance au dieu double, vers le redoutable bi-frons des manichéens.

Une soie chinoise, volée dans la dernière guerre au palais de l’empereur de la Chine, représente le requin qui mange le crocodile qui mange le serpent qui mange l’aigle qui mange l’hirondelle qui mange la chenille.

Toute la nature que nous avons sous les yeux est mangeante et mangée. Les proies s’entremordent.

Cependant des savants qui sont aussi des philosophes, et par conséquent bienveillants pour la création, trouvent ou croient trouver l’explication. Le but final frappe, entre autres, Bonnet de Genève, ce mystérieux esprit exact, qui fut opposé à Buffon, comme plus tard Geoffroy Saint-Hilaire l’a été à Cuvier. L’explication serait ceci : la mort partout exige l’ensevelissement partout. Les voraces sont des ensevelisseurs.

Tous les êtres rentrent les uns dans les autres.

Pourriture, c’est nourriture. Nettoyage effrayant du globe. L’homme, carnassier, est, lui aussi, un enterreur.

Notre vie est faite de mort. Telle est la loi terrifiante.

Nous sommes sépulcres.

Dans notre monde crépusculaire, cette fatalité de l’ordre produit des monstres. Vous dites : à quoi bon ?

Le voilà.

Est-ce l’explication ? Est-ce la réponse à la question ? Mais alors pourquoi pas un autre ordre ? La question renaît.

Vivons, soit.

Mais tâchons que la mort nous soit progrès.

Aspirons aux mondes moins ténébreux.

Suivons la conscience qui nous y mène.

Car, ne n’oublions jamais, le mieux n’est trouvé que par le meilleur.