Qui a faim n’est pas le seul (1)

mercredi 6 mai 2009

Quand il s’éveilla, il eut faim.

La mer s’apaisait. Mais il restait assez d’agitation au large pour que le départ immédiat fût impossible. La journée d’ailleurs était trop avancée. Avec le chargement que portait la panse, pour arriver à Guernesey avant minuit, il fallait partir le matin.

Quoique la faim le pressât, Gilliatt commença par se mettre nu, seul moyen de se réchauffer.

Ses vêtements étaient trempés par l’orage, mais l’eau de pluie avait lavé l’eau de mer, ce qui fait que maintenant ils pouvaient sécher.

Gilliatt ne garda que son pantalon, qu’il releva jusqu’aux jarrets.

Il étendit çà et là et fixa avec des galets sur les saillies de rocher autour de lui sa chemise, sa vareuse, son suroit, ses jambières et sa peau de mouton.

Puis il pensa à manger.

Gilliatt eut recours à son couteau qu’il avait grand soin d’aiguiser et de tenir toujours en état, et il détacha du granit quelques poux de roque, de la même espèce à peu près que les clonisses de la Méditerranée. On sait que cela se mange cru. Mais, après tant de labeurs si divers et si rudes, la pitance était maigre. Il n’avait plus de biscuit. Quant à l’eau, elle ne lui manquait plus. Il était mieux que désaltéré, il était inondé.

Il profita de ce que la mer baissait pour rôder dans les rochers à la recherche des langoustes. Il y avait assez de découverte pour espérer une bonne chasse.

Seulement il ne réfléchissait pas qu’il ne pouvait plus rien faire cuire. S’il eût pris le temps d’aller jusqu’à son magasin, il l’eût trouvé effondré sous la pluie. Son bois et son charbon étaient noyés, et de sa provision d’étoupe, qui lui tenait lieu d’amadou, il n’y avait pas un brin qui ne fût mouillé. Nul moyen d’allumer du feu.

Du reste, la soufflante était désorganisée ; l’auvent du foyer de la forge était descellé ; l’orage avait fait le sac du laboratoire. Avec ce qui restait d’outils échappés à l’avarie, Gilliatt, à la rigueur, pouvait encore travailler comme charpentier, non comme forgeron. Mais Gilliatt, pour l’instant, ne songeait pas à son atelier.

Tiré d’un autre côté par l’estomac, il s’était mis, sans plus de réflexion, à la poursuite de son repas. Il errait, non dans la gorge de l’écueil, mais en dehors, sur le revers des brisants. C’était de ce côté-là que la Durande, dix semaines auparavant, était venue se heurter aux récifs.

Pour la chasse que faisait Gilliatt, l’extérieur du défilé valait mieux que l’intérieur. Les crabes, à mer basse, ont l’habitude de prendre l’air. Ils se chauffent volontiers au soleil. Ces êtres difformes aiment midi.

C’est une chose bizarre que leur sortie de l’eau en pleine lumière. Leur fourmillement indigne presque.

Quand on les voit, avec leur gauche allure oblique, monter lourdement, de pli en pli, les étages inférieurs des rochers comme les marches d’un escalier, on est forcé de s’avouer que l’océan a de la vermine.

Depuis deux mois Gilliatt vivait de cette vermine.

Ce jour-là pourtant les poing-clos et les langoustes se dérobaient. La tempête avait refoulé ces solitaires dans leurs cachettes et ils n’étaient pas encore rassurés.

Gilliatt tenait à la main son couteau ouvert, et arrachait de temps en temps un coquillage sous le varech. Il mangeait, tout en marchant.

Il ne devait pas être loin de l’endroit où sieur Clubin s’était perdu.

Comme Gilliatt prenait le parti de se résigner aux oursins et aux châtaignes de mer, un clapotement se fit à ses pieds. Un gros crabe, effrayé de son approche, venait de sauter à l’eau. Le crabe ne s’enfonça point assez pour que Gilliatt le perdît de vue.

Gilliatt se mit à courir après le crabe sur le soubassement de l’écueil. Le crabe fuyait.

Subitement il n’y eut plus rien.

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