Sub umbra (2)

mardi 5 mai 2009

C’est l’Ombre. L’homme est là-dessous.

Il ne connaît pas le détail, mais il porte, en quantité proportionnée à son esprit, le poids monstrueux de l’ensemble. Cette obsession poussait les pâtres chaldéens à l’astronomie. Des révélations involontaires sortent des pores de la création ; une exsudation de science se fait en quelque sorte d’elle-même, et gagne l’ignorant. Tout solitaire, sous cette imprégnation mystérieuse, devient, souvent sans en avoir conscience, un philosophe naturel.

L’obscurité est indivisible. Elle est habitée. Habitée sans déplacement par l’absolu ; habitée aussi avec déplacement. On s’y meut, chose inquiétante. Une formation sacrée y accomplit ses phases. Des préméditations, des puissances, des destinations voulues, y élaborent en commun une oeuvre démesurée.

Une vie terrible et horrible est là dedans. Il y a de vastes évolutions d’astres, la famille stellaire, la famille planétaire, le pollen zodiacal, le Quid divinum des courants, des effluves, des polarisations et des attractions ; il y a l’embrassement et l’antagonisme, un magnifique flux et reflux d’antithèse universelle, l’impondérable en liberté au milieu des centres ; il y a la sève dans les globes, la lumière hors des globes, l’atome errant, le germe épars, des courbes de fécondation, des rencontres d’accouplement et de combat, des profusions inouïes, des distances qui ressemblent à des rêves, des circulations vertigineuses, des enfoncements de mondes dans l’incalculable, des prodiges s’entre-poursuivant dans les ténèbres, un mécanisme une fois pour toutes, des souffles de sphères en fuite, des roues qu’on sent tourner ; le savant conjecture, l’ignorant consent et tremble ; cela est et se dérobe ; c’est inexpugnable, c’est hors de portée, c’est hors d’approche.

On est convaincu jusqu’à l’oppression. On a sur soi on ne sait quelle évidence noire. On ne peut rien saisir. On est écrasé par l’impalpable.

Partout l’incompréhensible ; nulle part l’inintelligible.

Et à tout cela ajoutez la question redoutable : cette Immanence est-elle un Être ?

On est sous l’ombre. On regarde. On écoute.

Cependant la sombre terre marche et roule ; les fleurs ont conscience de ce mouvement énorme ; la silène s’ouvre à onze heures du soir et l’émérocale à cinq heures du matin. Régularités saisissantes.

Dans d’autres profondeurs, la goutte d’eau se fait monde, l’infusoire pullule, la fécondité géante sort de l’animalcule, l’imperceptible étale sa grandeur, le sens inverse de l’immensité se manifeste ; une diatomée en une heure produit treize cent millions de diatomées.

Quelle proposition de toutes les énigmes à la fois !

L’irréductible est là.

On est contraint à la foi. Croire de force, tel est le résultat. Mais avoir foi ne suffit pas pour être tranquille.

La foi a on ne sait quel bizarre besoin de forme. De là les religions. Rien n’est accablant comme une croyance sans contour.

Quoi qu’on pense et quoi qu’on veuille, quelque résistance qu’on ait en soi, regarder l’ombre, ce n’est pas regarder, c’est contempler.

Que faire de ces phénomènes ! Comment se mouvoir sous leur convergence ! Décomposer cette pression est impossible. Quelle rêverie ajuster à tous ces aboutissants mystérieux ? Que de révélations abstruses, simultanées, balbutiantes, s’obscurcissant par leur foule même, sortes de bégayements du verbe ! L’ombre est un silence ; mais ce silence dit tout. Une résultante s’en dégage majestueusement : Dieu. Dieu, c’est la notion incompressible. Elle est dans l’homme.

Les syllogismes, les querelles, les négations, les systèmes, les religions, passent dessus sans la diminuer.

Cette notion, l’ombre tout entière l’affirme. Mais le trouble est sur tout le reste. Immanence formidable.

L’inexprimable entente des forces se manifeste par le maintien de toute cette obscurité en équilibre. L’univers pend ; rien ne tombe. Le déplacement incessant et démesuré s’opère sans accident et sans fracture.

L’homme participe à ce mouvement de translation, et la quantité d’oscillation qu’il subit, il l’appelle la destinée.

Où commence la destinée ? Où finit la nature ? Quelle différence y a-t-il entre un événement et une saison, entre un chagrin et une pluie, entre une vertu et une étoile ? Une heure, n’est-ce pas une onde ? Les engrenages en mouvement continuent, sans répondre à l’homme, leur révolution impassible.

Le ciel étoilé est une vision de roues, de balanciers et de contrepoids.

C’est la contemplation suprême, doublée de la suprême méditation. C’est toute la réalité, plus toute l’abstraction. Rien au-delà. On se sent pris. On est à la discrétion de cette ombre. Pas d’évasion possible. On se voit dans l’engrenage, on est partie intégrante d’un Tout ignoré, on sent l’inconnu qu’on a en soi fraterniser mystérieusement avec un inconnu qu’on a hors de soi.

Ceci est l’annonce sublime de la mort. Quelle angoisse, et en même temps quel ravissement ! Adhérer à l’infini, être amené par cette adhérence à s’attribuer à soi-même une immortalité nécessaire, qui sait ? une éternité possible, sentir dans le prodigieux flot de ce déluge de vie universelle l’opiniâtreté insubmersible du moi ! regarder les astres et dire : je suis une âme comme vous ! regarder l’obscurité et dire : je suis un abîme comme toi !

Ces énormités, c’est la Nuit.

Tout cela, accru par la solitude, pesait sur Gilliatt.

Le comprenait-il ? Non.

Le sentait-il ? Oui.

Gilliatt était un grand esprit trouble et un grand coeur sauvage.